Le printemps…

… ou le retour sur les toits

Par Anetka Muhlemann

Fini le travail en atelier du tavillonneur. La production de tuiles de bois cède sa place à la pose. Avec toutes les contraintes qui en découlent. Désosser des toits dans le froid, vadrouiller avec ses outils sur une surface pentue détrempée par la rosée ou encore y monter des bosses, de plusieurs dizaines de kilos. Cette perspective n’effraie pas l’ancien routier Franck Bastide qui, en cette fin mars, entame son baptême du toit. «C’est un métier physique, mais en général on travaille dans les endroits les plus beaux de notre pays», se réjouit l’apprenti de La Forclaz. Pour le coup, il va s’attaquer à un charmant refuge recouvert de tuiles: la Cabane des Trois Moineaux, à Vaulruz (FR).

Ce chantier doit servir d’exercice pratique aux élèves de la volée test du brevet de tavillonneur. Elle comprend une majorité de Fribourgeois ainsi qu’un Bernois et deux Vaudois. Leur point commun? Avoir déjà un CFC en poche. Mais vu qu’ils viennent d’horizons professionnels divers, rien de tel qu’une réfection commune pour passer de la théorie acquise sur les bancs d’école à la pratique. «Pour le cours de pose, le but était de ne pas utiliser du bois dans le vide mais d’avoir un vrai projet commun, relate Grégoire Gachet, apprenti auprès du maître tavillonneur Lucien Carrel, à Vaulruz. On a fait un pan en anseilles (ndlr: voir la galerie ci-dessous), un pan en tavillons. Il y avait aussi une borne, des guirlandes découpées, pas mal de choses qui étaient bonnardes à faire.»

Les apprentis réunis sur un chantier commun

  • C’est sous la neige que les apprentis tavillonneurs se dirigent vers leur chantier commun.

  • Malgré le froid, le travail s’effectue sans gants.

  • Pour garantir une ligne bien droite, les tavillons sont posés au cordeau.

  • Le tavillonneur gruérien Vincent Gachet cloue des tavillons sous l’oeil attentif des apprentis.

  • Exercice pratique oblige, le second pan est recouvert non pas de tavillons mais de bardeaux.

  • Franck Bastide se sert des outils de chantier pour couper les légumes…

  • … avant que le plat mijote sur un feu alimenté par les déchets de bois.

  • Taillé au couteau, le motif dentelé nécessite une certaine assurance. «Chaque tavillonneur a sa marque de fabrique, indique Hubert Chenevay, apprenti aux Avants. Là, c’est ceux de Lucien Carrel».

  • Recouvrir une cheminée n’est pas chose aisée.

  • Mais une fois entremêlées, les rangées témoignent de la finesse nécessaire pour un rendu harmonieux.

  • Autre difficulté, l’habillage de la lucarne nécessite doit tenir compte de la ferblanterie en cuivre.

  • La cabane des Trois Moineaux coiffée de son nouveau couvre-chef en bois.

Une diversité saluée par l’entier des participants. «On a pas mal appris, plusieurs techniques et des anciens sont venus sur le chantier, apprécie Hubert Chenevay, apprenti aux Avants auprès de Florian Despond. Chez eux, on sentait clairement l’envie de transmettre leur savoir-faire pour qu’il perdure et ne tombe pas aux oubliettes.» Chez les tavillonneurs, le savoir est d’or. D’où la crainte aiguë de voir disparaître ce trésor. De quoi accroître encore l’attachement de l’ancien ferblantier pour l’art du tavillon. «Ce qui me plaît, c’est tout l’aspect esthétique et naturel de ce matériau, admire le Lausannois. Et toute la filière, de l’abattage jusqu’à la fabrication et la pose.»

Sur ce chantier pédagogique, le partage des connaissances va de pair avec celui de moments conviviaux. Avec en point d’orgue, la choucroute du dernier jour, qui a réuni des habitants de la commune et des artisans du métier. «C’était super de bosser ensemble. Il y a un gars, il a 54 ans. Il y en a un, il est couvreur de métier. C’était chouette de partager ces moments, de partager nos expériences aussi, de s’entraider, savoure Grégoire Gachet, charpentier de formation et enchanté de redécouvrir toute cette économie alpestre. Je me réjouis pour la suite de cette ambiance qu’il y a entre nous. Si on aura l’occasion, peut-être, de faire des chantiers ensemble, je pense qu’il peut se passer de belles choses, dans un bon état d’esprit».


De son côté, Olivier Veuve s’attaque au toit du temple de Vers-l’Eglise. «Cela fait plaisir, parce qu’on est sur un bâtiment du XVe siècle. Donc c’est quand même assez extraordinaire d’y travailler, rayonne le maître tavillonneur. C’est quelque chose qui est à part, car on est dans la continuité de ceux qui ont travaillé-là avant nous. Tous mes collègues apprécient aussi beaucoup car, indépendamment de la religion, l’important c’est ce que représente le bâtiment.»

La toiture fatiguée datait des années 1970. Une partie avait été posée par l’un des anciens maîtres de l’Ormonan. Un pincement au coeur? «Non, parce que les toits, c’est un peu comme nous, ma foi: au bout d’un moment nous sommes foutus, relativise le passionné. Au pied de l’édifice religieux, les nouveaux tavillons rigidifiés par l’air sec de l’hiver trempent dans la fontaine, pour éviter qu’ils ne «cassent» lorsqu’ils seront cloués.


Pour l’occasion, les tavillons ont également eu droit à un autre traitement visant à rallonger leur durée de vie d’une vingtaine d’années. «Cette fois, afin que ça coûte moins cher à la Commune, on les autoclave (ndlr: traitement pour injecter sous pression dans le bois une solution composée notamment de cuivre), révèle Olivier Veuve. Après avoir fabriqué les tavillons, on les amène à Palézieux. C’est fait sous vide d’air avec du sel de cuivre, donc naturel. Par contre, c’est un gros avantage, car la mousse ou les lichens ne pourront plus s’installer dessus, à cause du cuivre.»

Cette protection supplémentaire vise également à épargner l’intérieur de la bâtisse. «Surtout dans une église qui n’a pas de sous-couverture et un plafond absolument sublime, insiste le maître tavillonneur. Ce serait absolument dommage que ça coule.» Pour le reste, les tavillons autoclavés ne se démarqueront d’aucune sorte. Ils requièrent la même technique de pose et, au fil du temps, s’orneront de la même patine argentée que leurs prédécesseurs.

«C’est aux collectivités de donner l’exemple aux privés»


Philippe Randin, président du Parc naturel régional Gruyère – Pays-d'Enhaut et député dépositaire d’une motion concernant les tavillons

Au Grand Conseil, vous êtes en quelque sorte devenu l’avocat de la cause des tavillons. Quel sont les enjeux à l’échelon politique?

Le tavillon c’est un art vivant et, du côté de la population, il y a un véritable engouement pour les arts populaires. Mais pour les communes qui sont propriétaires et les privés, il y a un côté économique à prendre en compte, car c’est plus cher que de la tôle.

Depuis 2004, il y a un moratoire sur les subventions versées aux communes pour ce type de réfection. Et si Montreux, par exemple, est à l’aise, pour Château-d’Oex, qui compte une trentaine de chalets, c’est plus difficile. Or c’est aussi aux collectivités de donner l’exemple aux privés.

Quelle est la proportion de communes concernées?

Lorsque j’ai fait un sondage, j’ai répertorié une bonne dizaine de localités dans les Préalpes vaudoises et à la vallée de Joux.

Cette question doit être traitée dans le cadre de la révision de la LPNMS (Loi sur la protection de la nature, des monuments et des sites). Pour quand est-ce prévu?

Lors de la discussion de ma dernière motion transformée en postulat, le représentant du Conseil d’Etat, Monsieur Pascal Broulis, confirmait que cette loi serait révisée dans le courant de 2015, dont la fin approche. J’espère qu’avec cette modification de loi, il y aura un agenda.

Plus vite la décision sera prise, plus tôt on offrira la possibilité aux collectivités de ne plus être contraintes financièrement de recourir à des toitures métalliques. Dans le paysage, les toits en tavillons racontent une vraie histoire. Et les randonneurs adorent ça!

Tout l’enjeu de la pose des tavillons vise à habiller la toiture de manière à ce qu’elle ondule élégamment, sans aucune vague anarchique. Si ce matériau permet d’épouser subtilement les lignes d’un toit aussi escarpé, l’installation de chaque pièce - il en faut près de 250 par mètre carré - nécessite une attention de chaque instant. «Le tavillon, ma foi, il est comme l’arbre, il pousse. Ils paraissent plats mais ils ne le sont jamais, montre Olivier Veuve. Il faut anticiper un peu tout cela. Là, je sais que j’ai un trou, je le vois à l’avance et je profite d’en mettre deux un peu plus épais pour être le plus régulier possible.»

Rapide, précis, agile, le maître tavillonneur ne s’en cache pas: le fait de manufacturer soi-même les tavillons se solde par un gain de temps au moment de la pose. «Celui qui a fabriqué, se rappelle et reconnaît peut-être même le billon ou le bois d’où il vient, estime l’artisan de La Forclaz. La pose est plus compliquée si tu n’as pas fabriqué, car tu poses sans vraiment réfléchir.» Seulement voilà, la raideur de la pente de l’édifice religieux a réveillé le vertige dont souffre Franck Bastide. Il a donc remballé son baluchon et c’est le jeune Vincent Bessenay qui, haut perché sur le toit, s’initie à la technique ancestrale. «J’ai toujours travaillé dans l’agriculture et j’ai toujours bien aimé le bois, la charpente, raconte le Valaisan. Je suis tombé dans une entreprise où l’on pose du bardeau et, comme ces temps il y avait un peu moins de travail et que ça m’intéressait d’apprendre le tavillon, j’ai sauté sur l’occasion.»

L’occasion aussi pour le jeune nouveau de s’initier à la tradition vaudoise qui clôt ce type d’ouvrage au parfum d’épicéa. «Quand on arrivera au sommet du toit et qu’on le fermera définitivement, on va boire un bon verre de vin qu’on appelle le billet du mort, annonce Olivier Veuve. Après, on prendra un bout de papier et puis on notera nos noms et de quelle forêt vient le bois. C’est toujours utile pour les prochains, car on sera tous morts d’ici-là.»

Outre les identités des artisans qui auront œuvré sur le site, le fameux billet contiendra également des messages adressés à la postérité. Soigneusement inséré dans une bouteille, qui sera ensuite scellée dans la toiture de l’église, il traversera le temps sans peine. Jusqu’à la prochaine réfection du genre dont fera l’objet le temple de Vers-l’Eglise, valorisé de la meilleure note aux Monuments historiques d’importance nationale. C’est la grande voûte et la toiture recouverte de tavillons qui ont suscité un tel intérêt pour la splendide église du chef-lieu de la commune d’Ormont-Dessus.

Eu égard au caractère unique de l’édifice, la Commune bénéficie du soutien du Fonds suisse pour le paysage, créé à l’occasion des 700 ans de la Confédération et destiné à la sauvegarde du patrimoine. Une aide délivrée à la condition que les travaux, devisés à plus de 160’000 francs, soient réalisés par des tavillonneurs qualifiés, c’est-à-dire reconnus par l’Association romande des tavillonneurs (ART).

«Ces subventions sont considérées comme une aide au maintien de la tradition du tavillon. Toutefois, elles ne couvrent pas le surcoût de l’usage de ce matériel», signale le député vaudois Philippe Randin (lire l’interview ci-contre) dans la motion qu’il a déposée auprès du Grand Conseil vaudois, pour demander une contribution financière de l’Etat plus substantielle. Pour l’heure, seul le canton de Fribourg possède un fonds spécifiquement dévolu aux tavillons.

Texte: Anetka Mühlemann - 24heures.ch
Réalisation: Newsexpress - Julien Viciana
Direction Artistique: Julien Viciana, Anetka Mühlemann
Direction du projet: Anetka Mühlemann
Photos: Gérald Bosshard, Hubert Chenevay, Chantal Dervey, Anetka Mühlemann, Jean-Bernard Sieber/ARC, Maxime Schmid, Keystone, Behnisch Architekten
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