L’hiver…

… ou le chant du bois fendu

Par Anetka Muhlemann

Dans le silence ouaté de l’hiver, des coups de masse résonnent comme une partition pour percussions jouée à quatre mains. Nous sommes à La Forclaz, un hameau des Ormonts, où le maître tavillonneur Olivier Veuve tient son atelier depuis trois décennies. Autant d’années à fendre le bois qui lui servira ensuite à couvrir des toits. Autant d’années passées aussi à défendre la pérennité d’un mode de fabrication qui semble remonter à la nuit des temps. «Les plus vieux bardeaux en anseilles qu’on a retrouvés, au bord du lac de Neuchâtel, datent quand même de près de 2500 ans avant J-C, situe l’artisan. Et ils ont été produits avec exactement les mêmes outils qu’on utilise maintenant, sauf qu’ils étaient en bronze.» D’usage courant dès la période du bronze moyen, les tuiles de bois se sont maintenues jusqu’à ce jour dans le paysage vaudois, notamment dans les régions montagnardes comme les Préalpes et le massif du Jura. De même se sont perpétués les gestes ancestraux qui permettent de les tailler. En ce mois de février, Olivier Veuve les reproduit d’une main sûre. Encore et encore.

Etonnamment, c’est sans acharnement que cet artisanat a passé le cap du nouveau millénaire. «Malgré les apparences, c’est un vieux métier mais c’est aussi un métier d’avenir, appuie Olivier Veuve. On doit être une des seules professions où l’on a un carnet de commandes plein.» Mais un danger plane sur cette réalité. «S’il n’y a pas de relève, le métier va disparaître», avertit le maître tavillonneur, l’un des derniers du canton. A ses yeux, la transmission du savoir-faire apparaît comme une nécessité absolue. Il a donc pris sous son aile Franck Bastide, un habitant du village qui souhaite se reconvertir, et lui distille progressivement ses connaissances.

«J’ai rencontré Olivier et j’ai immédiatement eu le coup de coeur, explique le Breton d’origine établi à La Forclaz depuis plusieurs années. Il m’a montré ce qu’il faisait avec une telle passion!» Après avoir fait une école hôtelière puis travaillé dans les transports et la restauration, le quadragénaire tente ici une nouvelle voie. Vers une profession qui l’attire pour la noblesse du matériau travaillé. «Le bois est une matière vivante, c’est quelque-chose de naturel, qui nous entoure, s’enflamme le novice, convaincu également par la dimension écologique du métier. On se trouve quand même dans un pays qui a beaucoup de ressources à ce niveau-là.»

La décision de Franck Bastide tombe plutôt bien, puisqu’elle lui a permis d’intégrer la toute première volée qui bénéficiera des cours blocs du futur brevet fédéral (lire interview ci-contre). Jusqu’ici, l’apprentissage suivait la voie du compagnonnage et aboutissait à une validation par les pairs. Cela tendait à rendre le métier moins attractif. «Dans les années 1990, je me plaignais déjà qu’il n’y avait pas assez de reconnaissance et que cela freinait les jeunes», rappelle Olivier Veuve. Quand bien même la rémunération mensuelle n’est inintéressante: 2’800 francs au départ, puis 3’500 à 4’500 «si le gars assure». Avec en ligne de mire un gain de 6’700 francs par mois.


«Ce brevet permettra aux tavillonneurs de s’inscrire sur le marché»


Stéphane Rolle, directeur du Centre de perfectionnement interprofessionnel. (CPI)

Pourquoi mettre en place un brevet fédéral de tavillonneur?

Les brevets fédéraux permettent de reconnaître et professionnaliser une spécificité professionnelle. Les tavillonneurs ont pour origine les métiers du bois, mais c’est un métier qui n’est pas reconnu. Cela entraîne plusieurs problèmes, dont le manque de relève.

Ce brevet permettra aux tavillonneurs de s’inscrire sur le marché et leur offrira une reconnaissance.

Une formation pilote a pu être mise en place grâce à un projet de coopération franco-suisse chapeauté par le programme européen Interreg. De quoi s’agit-il?

C’était une véritable opportunité. Interreg met en place des projets européens. Ici, il s’agit d’une collaboration avec le Jura français autour du savoir-faire ancestral. Nous avons pu disposer d’un fonds pour lancer une formations afin de démontrer au SEFRI (ndlr: le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation qui intervient au niveau de la Confédération) le dispositif mis en place pour la formation et les examens des tavillonneurs.

Cette friche permet d’avoir un réel échange entre les formateurs et les apprenants. On a, par ailleurs, déjà eu des contacts spontanés de gens qui, dans le cadre d’une reconversion professionnelle volontaire, seraient prêts à lâcher leur profession actuelle pour se lancer dans la formation.

Les élèves de l’actuelle volée-test auront-ils droit à une reconnaissance rétroactive?

Dans tous les cas, lorsque les candidats se lancent dans une formation pilote, ils auront une reconnaissance. Pour les examens, on prévoit toujours une clause qui conduira à une reconnaissance rétroactive.

Mais ce n’est pas encore acquis. Une des pistes serait d’avoir un brevet basé sur un tronc commun autour de la sauvegarde du patrimoine bâti, avec une spécialisation comme muretier de pierres sèches ou tavillonneur.

Evidemment, pour tous les tavillonneurs indépendants, les rentrées financières dépendent directement de la quantité produite. Une fois fendues, les planchettes sont fixées en bosses, c’est-à-dire en rouleaux respectant l’ordre de fabrication de chaque pièce. «Une bosse, c’est un mètre carré. Hier, j’en ai fait cinq, je crois», estime Olivier Veuve. Un rythme que le cinquième apprenti qu’il forme est encore loin de tenir. Pour le moment, Franck Bastide cherche à gagner en assurance et observe beaucoup. «Repère bien les nœuds!» intime le maître à son élève. Ce dernier s’applique à faire glisser la lame du couteau à tavillon entre les veines du bois, sans les entailler. Sous peine de quoi, une fois les pièces posées sur les toits, l’eau risquerait de s’infiltrer et le bois pourrirait. «Sans noeud, ça fend tout de suite mieux», sourit le débutant.

Sa formation, Olivier Veuve l’a faite à la dure. «On tavillonnait 65 heures par semaine et on ne gagnait rien.» Si ce n’est un accès privilégié aux secrets des tavillonneurs. «J’ai eu deux maîtres (ndlr: Georges Mermod des Diablerets et Michel Isoz des Moulins). L’un détestait montrer et l’autre adorait. Avec le premier, on a appris la vitesse parce qu’on était obligé. Mais du point de vue technique, c’est quand même le second qui m’a le mieux appris.» Devenu maître à son tour, le tavillonneur chevronné pratique une pédagogie qui tient de ses deux mentors. S’il donne volontiers des explications en joignant le geste à la parole, il n’oublie pas pour autant de sensibiliser Franck Bastide à la pression du temps. Le rodage du travail se poursuit, chacun à son poste. L’élève fend les blocs d’épicéa en planchettes, le maître les taille aux dimensions de l’anseille, soit 20 cm de large contre 50 et 60 de long.

Bien que l’hiver soit entièrement dévolu à la fabrication des tavillons et des bardeaux, les quantités nécessaires pour honorer les contrats de l’année à venir - soit plusieurs milliers de bosses - sont trop importantes pour qu’Olivier Veuve puisse s’en sortir seul. Le tavillonneur ormonan compte donc sur le coup de main d’amis experts en la matière. Comme aux Moulins, sur la commune de Château-d’Oex, où Alexandre Raynaud passe la majeure partie de ses hivers à manufacturer des tuiles sylvestres, dans le respect le plus pur de ce que lui a enseigné son père. «Chacun, autrefois, le faisait pour réparer ses propres toits, explique l’agriculteur. Et puis cela met du beurre dans les épinards», poursuit ce père de quatre enfants, en invitant à déguster de la charcuterie servie sur un tavillon de fabrication maison.

Le tavillon, c’est justement sa spécialité. Alexandre Raynaud commence par débiter des billes en les coupant selon les dimensions propres aux Vaudois, à 45 cm de long. Avant de les fractionner en muggios (ndlr: à voir dans la galerie ci-dessous) de 13 cm de large.

Du billon au muggio

  • Alexandre Raynaud ouvre à la hache un billon de 45 cm de haut.

  • Le recours aux coins facilite la fente du bois.

  • Le tronc est débité en quartiers.

  • «Il faut bien les parer», explique Alexandre Raynaud en ôtant le coeur et l’écorce.

  • Un billon peut contenir entre 100 et 150 planchettes.

  • Unis par leur passion du tavillon et une profonde amitié, Alexandre Raynaud et Olivier Veuve ont collaboré sur cette façade de la maison du premier.

  • Avec le temps, les tavillons blond doré prendront une patine argentée.

Puis vient le tour de la fente du bois à proprement parler. Une tâche qui requiert une grande patience pour obtenir de beaux tavillons satinés d’une épaisseur de 5-6 millimètres. Bien calé sur son tabouret, Alexandre Raynaud saisit son maillet et son couteau à tavillon puis commence à effeuiller le «grand livre de la forêt, page après page. C’est un peu une histoire sans fin dans un univers où l’on n’est que de passage», philosophe l’agriculteur.

Au travers des carreaux de l’atelier, le soleil commence à pointer. Annonciateurs du retour de la belle saison et de son lot de travaux des champs, les rayons marquent aussi la fin prochaine de la fente annuelle du bois. Du moins, pour Alexandre et ses enfants qui s’y essaient de temps en temps.

Texte: Anetka Mühlemann - 24heures.ch
Réalisation: Newsexpress - Julien Viciana
Direction Artistique: Julien Viciana, Anetka Mühlemann
Direction du projet: Anetka Mühlemann
Photos: Gérald Bosshard, Hubert Chenevay, Chantal Dervey, Anetka Mühlemann, Jean-Bernard Sieber/ARC, Maxime Schmid, Keystone, Behnisch Architekten
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