L’été…

… ou de longues journées à clouer

Par Anetka Muhlemann

A la vallée des Ormonts, l’été a déjà généreusement pris ses quartiers en juillet. Sur les hauteurs baignées de lumière, se trouvent Les Voëttes. Cette fois, il s’agit de rendre sa superbe au doyen des chalets du hameau d’Ormont-Dessous. «Ôter la vieille tôle pour refaire le toit à l’ancienne avec des bardeaux, c’est le bonheur», s’illumine Olivier Veuve en grimpant à l’échelle. Une perspective vue également d’un bon oeil par le service du Patrimoine vaudois. «Quand un propriétaire nous adresse une demande pour un bâtiment dont le toit n’est pas en tavillons mais qui en était recouvert par le passé et qui est situé dans une zone où ce matériau prévaut, il arrive fréquemment que nous lui demandions de le refaire en tavillons», confie Laurent Chenu, conservateur cantonal des Monuments et sites.

Ici point de tavillons en épicéa mais, comme la faible pente de la toiture le permet, des bardeaux, en mélèze. «Le but d’un tavillonneur quand il fait un toit, c’est de ne jamais le refaire et ce bois est idéal. Les plus vieux toits en mélèze, ils ont 110 ans. Même la tempête Lothar n’a pas réussi à leur faire la peau», s’exclame le fin connaisseur, les mains colorées par la résine qui contribue à la résistance de cette essence de bois. Réputé imputrescible, le bardeau de mélèze ne craint que la grêle, une mauvaise isolation ou l’irrespect de certains randonneurs. «Il y a des skieurs qui vont pique-niquer sur les toits sans s’imaginer qu’en deux heures ils ont détruit vingt ans de toit, s’enflamme Olivier Veuve. Il y en a même qui ôtent des pièces pour allumer un feu lorsqu’ils font des grillades.» Ces mauvais souvenirs ne lui font pas perdre du vue l’objectif: rebâtir, plus beau qu’avant, le toit du vieux chalet.

Ce chantier est le tout premier de l’Aiglon Steven Chevalley. Détenteur d’un CFC de charpentier, il cherche à présent à «trouver et comprendre comment cela se faisait avant». Ce qui tombe plutôt bien car, avec sa Charte de bienfacture actualisée en 2003, l’Association romande des tavillonneurs (ART) défend le principe du «tout fait main», pour tailler les tuiles de bois comme pour les clouer sur les toits. Un principe érigé en gage de qualité.

«On va vers une renaissance du métier»


Florian Despond, maître tavillonneur aux Avants.

A 28 ans, vous avez beau être le plus jeune maître tavillonneur de Suisse, vous avez déjà un apprenti. Quel regard portez-vous sur cette formation dont vous-même n’avez pas pu bénéficier?

C’est une énorme chance pour ce métier qui se perd un peu. Cela le revalorise. Aujourd’hui, sans certificat, on ne fait rien. Je trouve cela absolument génial, c’est pour cela que j’ai pris un apprenti. La formation est plus complète qu’avec un maître tavillonneur. Surtout que tous n’ont pas les mêmes compétences pédagogiques.

Cette année, votre travail a été récompensé par le Prix du patrimoine vaudois culturel immatériel…

Pour moi, c’est un honneur. C’est arrivé très jeune et c’est une consécration de tout ce travail. Cela a permis de faire parler du métier, de faire rêver et de susciter des vocations. Dans cet état d’esprit, je participe aussi depuis plusieurs années aux Journées européennes de métiers d’art (ndlr: portes-ouvertes qui se tiennent au printemps).

A l’échelle du canton, vous êtes le seul artisan de votre génération à pratiquer ce métier. Quel avenir entrevoyez-vous pour la profession?

On va plutôt vers une renaissance. La formation est quelque-chose de propice à faire éclore des vocations. Et puis il y a un renforcement de la sensibilité à l’écologie. Or, nous travaillons une matière noble, sans usinage. Tout cela est de bonne augure pour notre métier.

En signe de reconnaissance, les autorités, ont ajouté le tavillon à la liste du Patrimoine culturel immatériel vaudois. «Dans le canton de Vaud, on a une stratégie qui est de conserver tous ces toits, en tavillons ou en bardeaux, quelle que soit leur classification, de façon à répondre à une autre dimension du patrimoine: la pérennité du savoir-faire», explique Laurent Chenu. Aussi traditionnelle soit-elle, cette pratique relève sans peine les défis posés par des aspirations architecturales bien plus modernes.

Le mariage du tavillon et du contemporain

  • A la vallée de Joux, l’association Astroval tenait à envelopper de bois l’observatoire qu’il a fait bâtir au Solliat pour éviter qu’il n’y ait de la buée sur les télescopes.

  • «Le plus compliqué, ça a été de faire le lattage arrondi, se souvient le tavillonneur Olivier Veuve. On n’avait jamais fait avant. On a dû inventer un système». Pour ce faire, l’épaisseur normale des bardeaux en mélèze a été reduite.

  • A Château-d’Oex, la banque Raiffeisen voulait un bâtiment en verre moderne. Mais elle a finalement choisi les tavillons. «On a pu développer le projet ensemble», révèle le tavillonneur Colin Karlen.

  • Architecture contemporaine oblige, il a fallu se montrer inventif. Comme sur les angles de la construction où les bords des tavillons ont été tranchés en biais pour joliment encadrer la plaque métallique.

  • Des bouts de tavillons ont également été posés sous les fenêtres pour assurer la continuité des lignes sur toute la façade.

  • La réalisation a également été fleurie d’un ornement. «C’est une tradition qu’on offre le soleil au maître d’œuvre», conclut le tavillonneur de Château-d’Oex.

  • A La Tour-de-Peilz, la famille Guisan vit dans sa maison écologique, depuis 1999. Dessinée par l’architecte Gilles Bellmann, l’habitation a été recouverte de tavillons en raison de leurs propriétés isolantes.

  • Les façades ont été tavillonnées en sapin par Jean-François Pasquier, des Avants. «Le seul problème, c’était de cintrer les lattes, explique l’artisan émérite. On a vissé plutôt que cloué».

  • Plusieurs couches de tavillons (ici vues du dessous) ont été posées de sorte à ce que les pièces cachées puissent prendre le relais dès que les autres seront abîmées.

  • Autre particularité, des tavillons décorent également l’intérieur du jardin d’hiver.

  • A Montpréveyres, il était question d’intégrer un ascenseur à un immeuble sans se retrouver avec une verrue sur la place du village.

  • Pour gagner en esthétique, le lift a été caché par une tourelle recouverte de tavillons par Renaud Moura, de Grandvillard (FR). Même l’horloge est en tavillons.

  • En plein coeur de Genève, la salle de conférence de l’OMPI (Organisation mondiale de la propriété intellectuelle) a été dessinée par le bureau d’architectes allemand Behnisch Architekten Stuttgart et possède plusieurs facettes recouvertes de tavillons par Felix Baeriswyl, de Planfayon (FR) sur près de 2700m2.

  • A Sankt Moritz (GR), la Chesa Futura est un immeuble d’habitations de luxe dessiné par Norman Foster et recouvert de planchettes uffisamment petites pour s’adapter à la courbure du bâtiment.

  • Le tavillonneur Patrick Stäger et son équipe ont posé 250’000 pièces en mélèze sur ce bâtiment achevé en 2004.

  • «Il existe peu de matériaux de construction qui vieillissent aussi élégamment», a déclaré l’architecte britannique.

  • A Sumvitg (GR), la chapelle Sogn Benedegt a été conçue en 1988 par l’architecte bâlois Peter Zumthor. Recouvert de bardeaux, l’édifice religieux change de forme selon où l’on se tient. Ici, elle ressemble à un navire.

Le Chablaisien veut-il intégrer la prochaine volée du brevet fédéral des tavillonneurs? «Il faudra voir si, plus tard, le grand chef sera d’accord de m’emmener plus loin.» En tout cas, sa curiosité est de bon augure pour l’avenir du tavillonnage, qui ne compte qu’une poignée de maîtres dans le canton dont un seul jeune (ndlr: lire l’interview ci-contre). Pour l’heure, Steven Chevalley se contente d’apprendre sur le tas.

«Si t’as pas de bois, tu ne peux pas avancer», met en garde le maître. Rythmées par les coups de martèle, les paroles d’Olivier Veuve résonnent comme un refrain visant à maintenir la cadence. En cette période estivale, les conditions météorologiques permettent de couvrir quotidiennement 15 mètres carrés, contre 10 habituellement. «C’est pas les hauteurs ou les toits qui vont me faire peur», clame joyeusement le charpentier de formation en escaladant l’échelle chargé d’un gros paquet de bardeaux.

Sur le toit, Steven Chevalley fixe consciencieusement les repaires qui permettront de poser une nouvelle rangée de bardeaux à 16 cm de la dernière. «Je mesure toujours au double-mètre», précise le nouvel arrivé, absolument conquis par l’environnement alpin. «Je suis dehors, c’est important pour moi. Ici, à la montagne, c’est encore mieux», ajoute l’ouvrier à l’index gauche recouvert d’un pansement.

Reste encore à apprendre la justesse des gestes et à former l’oeil. Tout un programme. Si en charpente le calcul est roi, chez les tavillonneurs il est surpassé par le feeling. Il s’agit d’aiguiser l’instinct des novices pour qu’ils puissent perpétuer toute la finesse de cet artisanat ancestral.

Texte: Anetka Mühlemann - 24heures.ch
Réalisation: Newsexpress - Julien Viciana
Direction Artistique: Julien Viciana, Anetka Mühlemann
Direction du projet: Anetka Mühlemann
Photos: Gérald Bosshard, Hubert Chenevay, Chantal Dervey, Anetka Mühlemann, Jean-Bernard Sieber/ARC, Maxime Schmid, Keystone, Behnisch Architekten
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