L’automne…

… ou l'appel de la forêt

Par Anetka Muhlemann

En ce matin de novembre, malgré le soleil qui rayonne de mille feux aux Diablerets, les flancs du chalet San Fleuron dont s’occupe Olivier Veuve persistent à rester beau gelés. La faute au glacier voisin qui impose son climat. Le maître tavillonneur trépigne d’impatience, car un hélicoptère doit livrer le matériel sous peu. Or, il serait tout à fait inconscient de réceptionner les colis sur cette patinoire pentue.

La livraison par les airs ne constitue-t-elle pas un luxe? «L’hélico c’est moins cher qu’un camion élévateur et, surtout, il peut déposer les paquets tout en haut», tient à légitimer Olivier Veuve. Soudain, un appareil de Swiss Helicopter fait son apparition dans le ciel et le ballet aérien peut démarrer.

L’opération nécessite un câble de 30 mètres. «Il s’agit d’être le plus précis possible, surtout avec une charge de plus de 900 kilos», indique le pilote Martin Nüssli, fort de trente ans d’expérience. La vigilance est également requise au sol. «Il faut rester très attentif, recommande Garry Isoz, assistant de vol à Heliswiss. Des fois, des gens regardent l’hélicoptère, reculent et c’est l’accident.»

Dès la fin de la livraison, le chantier reprend son cours. Pour le plus grand plaisir du propriétaire des lieux, Michel Borghi. «Le toit était en bardeaux, mais mon père a posé de l’Eternit juste avant que je me marie», raconte l’entrepreneur. A présent, c’est à son tour de prendre soin du bien familial bâti en 1856. L’Ormonan souhaite, en guise d’héritage, lui redonner un chapeau boisé. «Comme en 1924!»


«Le tavillon, c’est le nec plus ultra des matériaux de couverture»


Aline Andrey, Dr ès Sciences de l’environnement, a réalisé,une étude de master sur le «Tavillon dans la région Gruyère-Pays-d’Enhaut».

Votre étude arrive à la conclusion que, pour la couverture des toits des chalets d’alpage, le tavillon a un meilleur bilan écologique que les fibres-ciment ou la tôle. Comment l’expliquez-vous?

Le tavillon, en comparaison aux autres modes de couverture, est un produit local, durable, produit de manière simple avec des étapes de fabrication à faible coût énergétique. De plus, le tavillonneur, permet, grâce à ses déchets de bois, une production peu gourmande en énergie de produits dérivés comme le bois de chauffage.

Il y avait aussi des questions de qualité de vie à prendre en considération. Avec de la tôle, s’il y a de la pluie ou de la grêle, c’est infernal. Et puis, sur l’utilisation des ressources, l’impact des tavillons est 10 fois inférieur à celui des fibres-ciment.

C’est surtout la production de ces dernières qui pose problème. Par rapport aux autres possibilités, le tavillon est un matériau vert, issu d’un matériau noble local. C’est le nec plus ultra des matériaux de couverture.

D’un point de vue environnemental, la tavillon a-t-il une marge de progression?

Ce qui est vraiment lourd, c’est les transports journaliers avec le pick-up. Une solution serait de tout transporter en une seule fois par camion. Il existe aussi des véhicules plus verts pour remplacer le pick-up.

L’impact est aussi réduit si le tavillonneur réussit à rester sur place. Il faut donc privilégier les tavillonneurs de la région. Je pense que c’est là qu’on peut gagner beaucoup. Pour les lieux plus difficiles d’accès, entre un véhicule qui va devoir faire 50 fois le même trajet pour acheminer les tavillons et un hélicoptère qui ne le fait qu’une fois, il faut réfléchir à l'option la plus intelligente en fonction de la situation géographique, de l'état de la route et de la possibilité ou de l'envie du tavillonneur de rester sur place durant les travaux. Dans certains cas, l'utilisation de l'hélicoptère peut être avantageuse.

Une fois posé, le tavillon supporte bien le vent, la chaleur, le gel, mais pas la grêle qui risque d’endommager la couche de protection du bois. Selon vous, est-ce que l’autoclavage (ndlr: traitement par vide et pression pour injecter dans le bois une solution composée notamment de cuivre) est une bonne solution?

L’autoclavage permet de figer le bois. Mais on augmente le nombre d'étapes de production et les intrants énergétiques, donc forcément l'écobilan devient moins bon. Même si je n'ai pas fait l'analyse exacte, au vu des résultats, je pense que le tavillon autoclavé, même s'il est moins bon que le tavillon naturel, reste tout de même un bon mode de couverture.

Mais il doit être utilisé de manière ciblée et particulière, par exemple pour les chalets situés dans des milieux très humides où les tavillons non traités pourraient avoir une durée de vie limitée. Nous avons encore peu de recul par rapport à cette technique sur les chalets d'alpage.

D'autres techniques pourraient également être intéressantes, tel le tavillon traité par rétification (ndlr: traitement thermique du bois). Mais le mode de production reste l'étape primordiale. En particulier, la période d'abattage de l'arbre, le choix de ce dernier et la qualité du travail du tavillonneur qui influencent fortement la durabilité du toit.

Le bois fera ainsi son grand retour, moyennant toutefois un aménagement anti-feu pour répondre aux prescriptions légales. Exit donc la tôle qui recouvrait le toit jusque-là. Elle sera remplacée par un matériau bien plus vert (lire l’interview ci-contre). En l’espèce, il y aura «du châtaignier pour la longévité (ndlr: elle est estimée à 125 ans), pour que le toit dure encore pour mes petits-enfants», espère Michel Borghi.

Dans la région, le recours à cette essence de bois est relativement récent. Alors que le Tessin cherchait un débouché pour le bois de ses multiples châtaigneraies, Olivier Veuve a proposé le tavillonnage en se basant sur ce qui se fait dans la Creuse (F), où les toits grisés par le travail des années semblent recouverts d’ardoises. Coiffé de bardeaux couleur blé, le San Fleuron n’en est pas encore là. Loin s’en faut.


En raison des techniques spécifiques déployées sur le chantier, Grégoire Gachet, apprenti à Vaulruz (FR) auprès du maître tavillonneur Lucien Carrel, est venu travailler aux côtés d’Olivier Veuve. La formation mise en place pour le brevet fédéral de tavillonneur favorise en effet le tourisme d’apprentissage. Autour des travailleurs, l’ensoleillement donne une image d’Epinal d’un métier pourtant exigeant. «C’est vrai que, quand il fait ce temps-là, tout le monde nous envie mais quand t’es sous la pluie, c’est autre chose. Faut être un peu endurci», relativise le jeune homme.

A mi-parcours, le Gruérien est ravi d’avoir pu intégrer la volée test. «Cela nous donne une superbe base et nous permet de pouvoir dire: “je viens bosser chez toi, j’ai fait cette formation et je suis capable de tenir un chantier”. A part, peut-être des spécialités comme les bornes en tavillons. C’est une chose que les maîtres se gardent, car c’est un peu le dessert et c’est super à faire.» Mais Olivier Veuve n’est pas avare de son savoir. Bien au contraire.

En guise de cadeau au maître d’oeuvre, un losange commence à prendre forme sur la cheminée. «Quand c’est du châtaignier, j’aime bien faire avec ce motif-là, sourit Olivier Veuve. Ce qui est sympa, c’est que ça joue pas mal avec les ombres. Dans ce cas précis, ça c’est vraiment ma signature». En train d’achever son motif décoratif, le maître tavillonneur ne peut s’empêcher de penser à son carnet de commandes plein. Et à tout le bois - une vingtaine de troncs - qu’il faudra pour honorer les contrats. «Tout le monde en cherche, même sur Fribourg, explique le maître tavillonneur. On utilise du bois tellement rare que c’est un problème de s’en procurer».

Direction donc la vallée de Joux où s’étend la forêt du Risoud. Sur place, Jean-Luc Debonneville réserve un accueil chaleureux. «Là, il y a un siècle d’Histoire qui vous contemple», s’exclame le garde forestier du Bois du Risoud en présentant un tavillon fait maison. Dans la région, ces planchettes sont familières puisque les bûcherons en fabriquent lorsque la neige les éloigne des travaux forestiers. «J’avais appris cela en apprentissage et, quand je suis revenu dans l’entreprise, j’ai relancé cette activité pour l’hiver», explique Jean-Luc Debonneville. D’où l’habitude de mettre de côté les troncs qui semblent a priori convenir et de les marquer des trois lettres: «TAV».


Les arbres de fente brillent donc par leur rareté. L’expérience et la sensibilité sont de précieuses conseillères pour ne pas se tromper. «Il faut que ce soit un arbre qui n'a pas trop de soleil, parce-que autrement les branches commencent à pousser (ndlr: ce qui crée des noeuds) et le bois est de moins bonne qualité, expose Olivier Veuve. Plus il est à l’ombre, plus il pousse lentement, plus les veines sont serrées.» Il est alors dense et de bonne qualité. Encore doit-il avoir poussé à l’abri du vent, pour éviter que le bois n’éclate lors de la fente. «La proportion d’arbres qui réunissent tous les critères pour faire du tavillon, c’est peut-être 5%, estime le responsable du triage du Brassus. Le bois de fente c’est la même qualité que le bois de résonance(ndlr: Pour la fabrication des instruments de musique)». Alias l’or vert de la forêt du Risoud. La chasse au trésor est ouverte…

Au fil des pas, les yeux des connaisseurs scrutent attentivement les alentours. Tout à coup, un épicéa d’une trentaine de mètres s’impose majestueusement à la vue des deux amis. «On voit que, à cet endroit, il est un peu cuit, c’est une blessure de racine», observe le garde forestier. «Tu vois, ces fentes, elles sont presque toutes droites. Et puis, il a un joli diamètre, admire Olivier Veuve. T’as deux-trois noeuds, mais presque rien. Jusqu’aux branches, il serait bon. C’est magnifique!». L’arbre possède tous les critères extérieurs pour convenir aux tavillons. Fin et élancé, le vénérable raisineux de plus de 300 ans souffre d’une vilaine écorchure, propice à la pourriture. Il devra donc être abattu. Ce qui arrange bien les affaires du maître tavillonneur. «Tu peux sortir trois billons, facile», estime l’intéressé.

C’est fait. L’arbre parfait gît à terre. De ses 31 mètres de long jusqu’au bourgeon. Les premiers prélèvements sont de bonne augure. «Je trouve qu’il va très bien», avance Olivier Veuve plutôt confiant. Un avis partagé par Jean-Luc Debonneville: «Il chenole (ndlr: un mot patois, à comprendre par “vrie”) pas vraiment, il y a une légère vis. Cela va se redresser plus loin. Il éclate bien. Je pense que c’est le bon choix.»

A partir de là, l’élu sera transporté par camion à La Forclaz, où il sera transformé en tavillons l’hiver prochain.

Texte: Anetka Mühlemann - 24heures.ch
Réalisation: Newsexpress - Julien Viciana
Direction Artistique: Julien Viciana, Anetka Mühlemann
Direction du projet: Anetka Mühlemann
Photos: Gérald Bosshard, Hubert Chenevay, Chantal Dervey, Anetka Mühlemann, Jean-Bernard Sieber/ARC, Maxime Schmid, Keystone, Behnisch Architekten
Vidéos: Anetka Mühlemann